Un individu est avant tout une mémoire. Masse mobile, dynamique et volatile, en constante augmentation depuis une base plus ou moins volumineuse. (Les enfants naissent avec une mémoire dont le contenu peut varier considérablement). Elle peut souffrir d’occultation, mais pas de soustraction. La perte de souvenir est une perte identitaire. La structure mémorielle comporte des éléments de verrouillage, des appuis, des nœuds, des clés de voûte dont la disparition provoque un effondrement massif et une mnémorragie vers des zones obscures. Cela peut conduire à la disparition psychique. Le corps est toujours présent, mais l’identité a disparue.
Il existe aussi des phénomènes d’aspiration, de transfert, de migration vers l’autre versant, de perte d’équilibre brutale, de basculement progressif. Pour quelles raisons ? Tenants et aboutissants encore inconnus. Domaines à peine entrevus. Le monde du refoulé, imaginé par Freud, ces souvenirs et ces pensées contenues aux confins de la psyché, auraient ils dépassé nos propres limites physiques pour s’établir en autonomie dans une autre dimension spatiale ou sous-spatiale, pour conduire une vie parallèle, mûrir, grossir, se durcir ou alors disparaître, mais vers où ? Jusqu’où pouvons nous les chasser ? Où devrons nous allez pour les retrouver ? Pourraient-ils revenir en un mystérieux reflux, en empruntant le passage entre les mondes, par le double fond de notre esprit. Je souffre d’un délabrement mémoriel organisé par une entité lumineuse qui déambule en faisant des effets de manche. D’un geste du doigt : elle congédie, elle expulse, elle condamne à l’exil sur la Terra Incognita, au confins du Tartare. Créature elle-même promise à l’exécution, dés que sa tache sera accomplie, elle est mandatée par un sombre totem de bois carbonisé, incrusté de Jade, qui règne sans partage sur les peuplades indigènes grouillant dans mes jungles intimes. Maître des fauves, tranchant dans le vif, il orchestre une inquisition féroce et impitoyable, fermant les yeux sur les massacres inutiles ou injustes. J’ai arpenté les chemins labyrinthiques sans espoir de rejoindre un endroit connu. J’ai semé sur mon parcours les oripeaux, les charges inutiles ; elles le sont toutes ; les images brûlantes, les paroles étouffantes, les regrets en masses sanglantes, viandes avariées, puantes vermines. Mon corps s’est couvert de plaies et d’entailles, de ciselures, de craquelures, de fêlures, d’engelures, de crevasses, d’un lassis de fissures, d’un réseau de lignes de fractures, d’un maillage, d’un plan. Ma peau s’est chargée d’échardes qui se sont enkystées. Les lichens ont envahis ma chevelure. J’ai marché sans me retourner. Avançant dans les taillis, les broussailles, les épines, les mares putrides, les palus nauséabonds. Chair à vif, suante. Mes yeux furent arrachés, ma langue aussi, aucune perte. Mon sexe fut sans doute dévoré par un animal, comme une partie de mon ventre, dont les entrailles traînaient sur le sol et s’emmêlaient à la végétation. Plus de durée, seulement les pas succédant aux pas. Obscurité et silence, mais toujours le poids du corps. Et puis, j’ai basculé dans le passage. L’un de moi est passé à travers. Il m’envoie des messages qui coulent dans mes strates, dans mes ravines, dans mes gouffres, à la vitesse de l’eau de pluie dans les profondeurs des montagnes. Je me parle. Il veut que je sache. Et je sais.
Jean-Luc Eli
Description
L’un de moi
Un individu est avant tout une mémoire. Masse mobile, dynamique et volatile, en constante augmentation depuis une base plus ou moins volumineuse. (Les enfants naissent avec une mémoire dont le contenu peut varier considérablement). Elle peut souffrir d’occultation, mais pas de soustraction. La perte de souvenir est une perte identitaire. La structure mémorielle comporte des éléments de verrouillage, des appuis, des nœuds, des clés de voûte dont la disparition provoque un effondrement massif et une mnémorragie vers des zones obscures. Cela peut conduire à la disparition psychique. Le corps est toujours présent, mais l’identité a disparue.
Il existe aussi des phénomènes d’aspiration, de transfert, de migration vers l’autre versant, de perte d’équilibre brutale, de basculement progressif. Pour quelles raisons ? Tenants et aboutissants encore inconnus. Domaines à peine entrevus. Le monde du refoulé, imaginé par Freud, ces souvenirs et ces pensées contenues aux confins de la psyché, auraient ils dépassé nos propres limites physiques pour s’établir en autonomie dans une autre dimension spatiale ou sous-spatiale, pour conduire une vie parallèle, mûrir, grossir, se durcir ou alors disparaître, mais vers où ? Jusqu’où pouvons nous les chasser ? Où devrons nous allez pour les retrouver ? Pourraient-ils revenir en un mystérieux reflux, en empruntant le passage entre les mondes, par le double fond de notre esprit. Je souffre d’un délabrement mémoriel organisé par une entité lumineuse qui déambule en faisant des effets de manche. D’un geste du doigt : elle congédie, elle expulse, elle condamne à l’exil sur la Terra Incognita, au confins du Tartare. Créature elle-même promise à l’exécution, dés que sa tache sera accomplie, elle est mandatée par un sombre totem de bois carbonisé, incrusté de Jade, qui règne sans partage sur les peuplades indigènes grouillant dans mes jungles intimes. Maître des fauves, tranchant dans le vif, il orchestre une inquisition féroce et impitoyable, fermant les yeux sur les massacres inutiles ou injustes. J’ai arpenté les chemins labyrinthiques sans espoir de rejoindre un endroit connu. J’ai semé sur mon parcours les oripeaux, les charges inutiles ; elles le sont toutes ; les images brûlantes, les paroles étouffantes, les regrets en masses sanglantes, viandes avariées, puantes vermines. Mon corps s’est couvert de plaies et d’entailles, de ciselures, de craquelures, de fêlures, d’engelures, de crevasses, d’un lassis de fissures, d’un réseau de lignes de fractures, d’un maillage, d’un plan. Ma peau s’est chargée d’échardes qui se sont enkystées. Les lichens ont envahis ma chevelure. J’ai marché sans me retourner. Avançant dans les taillis, les broussailles, les épines, les mares putrides, les palus nauséabonds. Chair à vif, suante. Mes yeux furent arrachés, ma langue aussi, aucune perte. Mon sexe fut sans doute dévoré par un animal, comme une partie de mon ventre, dont les entrailles traînaient sur le sol et s’emmêlaient à la végétation. Plus de durée, seulement les pas succédant aux pas. Obscurité et silence, mais toujours le poids du corps. Et puis, j’ai basculé dans le passage. L’un de moi est passé à travers. Il m’envoie des messages qui coulent dans mes strates, dans mes ravines, dans mes gouffres, à la vitesse de l’eau de pluie dans les profondeurs des montagnes. Je me parle. Il veut que je sache. Et je sais.